Sommaire 6
Le 29 septembre, la Maison-Blanche a signé un décret qui impose aux agences fédérales de dire « Super Intelligence » au lieu de « AI ». Deux jours plus tard, j’avais six noms de domaine en .si, l’extension de la Slovénie, et une idée : surfer sur la blague tant qu’elle était fraîche.
Une blague d’actualité vit quelques jours. Il y a deux ans, le temps de coder six sites, elle aurait été morte. Le jeudi 1er octobre, entre 16 h et 18 h, mes agents ont mis en production les MVP de cinq sites, et presque celui du sixième.
Ce billet ne parle pas de vitesse de frappe. Il parle de ce qui devient possible quand construire ne coûte presque plus rien, et de la partie de la boucle qui, elle, n’a pas raccourci.
L’après-midi, minute par minute
Jeudi 1er octobre, de 16 h à 18 h : un couloir par site, un point par commit. En orange, les garde-fous et les correctifs de relecture. Heure de Paris, tirée de l’historique git.
| Heure | Ce qui se passe |
|---|---|
| 16 h 00 | Un agent crée les six dépôts, en une minute. |
| 16 h 07 à 16 h 10 | Six recherches de marché en parallèle. Chacune recommande un concept. |
| 16 h 17 | Je retiens les six concepts ; un agent écrit six briefs et les règles de travail des agents. |
| 16 h 29 à 16 h 35 | Le seul accroc : j’essaie le nouveau CLI de Cloudflare, qui ne sait pas encore construire un projet Astro. Retour à Wrangler. |
| 16 h 59 | Je lance six sessions Claude Code, une par site, en 48 secondes. |
| 17 h 07 à 17 h 35 | Les six MVP : Astro, Workers, D1, KV, R2, images de partage générées, pages. |
| 17 h 38 à 17 h 46 | Les garde-fous de coût et les correctifs demandés par la relecture. |
Le lendemain, les agents ont branché les vrais domaines et retravaillé les interfaces. Le 2 octobre, cinq sites étaient en ligne. Sur les cinq premiers jours d’octobre, mon journal d’agents compte 191 commits sur ces dépôts, dont 190 co-écrits par un agent, 69 sessions et environ 3 000 appels d’outils. Je n’ai pas eu à interrompre un agent une seule fois.
Le coût : au prix public de l’API, les six sessions de code de l’après-midi représentent environ 120 $ de tokens. Les cinq premiers jours d’octobre, finitions comprises, environ 350 $.
Six blagues, six produits
- idio.si lit la page d’accueil d’un site, compte ses « AI » et ses « SI », et délivre un certificat de Super Idiocy. Au 1er octobre, ai.gov affichait 67 « AI » et 0 « SI ».
- algocra.si : un quiz où « la Super Intelligence te note » sur 1 000, puis avoue quels critères étaient inventés.
- monso.si génère ton badge RH de remplacement par une IA, avec son « taux de remplacement ».
- raccour.si raccourcit un texte, cran par cran, jusqu’à « Si. ».
- simaman.si : dix photos à envoyer à sa mère, qui doit répondre « c’est vrai » ou « si maman, c’est de la SI ». Le test se termine sur un mot de passe familial contre les arnaques au clonage de voix.
- pasdesou.si : PDS-1, la Super Intelligence qui répond « pas de souci » à tout et ne fait jamais rien. Il n’a jamais été mis en ligne, j’y reviens.
De l’idée à la production, pas au prototype
Qu’une IA écrive un site en une demi-heure, plus personne n’en est surpris. Ce qui m’intéresse, c’est l’écart entre un prototype et un service qu’on peut laisser tourner sans y penser. Prenons idio.si : il va chercher n’importe quelle URL que lui donne un inconnu sur Internet. C’est exactement le genre de service qui finit en facture salée, ou en porte d’entrée vers le réseau interne de son hébergeur.
La moitié des garde-fous étaient dans le brief, avant la première ligne de code :
- seulement du
http(s), 8 secondes et 2 Mo au plus, un User-Agent qui dit qui il est ; - aucune adresse privée ni
localhost: c’est la parade contre la falsification de requêtes côté serveur (SSRF) ; - le respect de
robots.txt, et un cache de six heures par domaine ; - des verdicts écrits pour ne diffamer personne. Une entreprise restée à 100 % « AI » est félicitée (« Still Artificially Intelligent ✓ »). Seules les agences fédérales, réellement visées par le décret, peuvent être déclarées « Insubordinate ».
L’autre moitié est arrivée en relecture, entre 17 h 40 et 17 h 43, quand d’autres agents ont relu le code :
- aucune image de partage générée pour un domaine jamais inspecté (sinon, chaque URL inventée coûte un rendu) ;
- les journaux échantillonnés à 25 % ;
- un verrou par domaine dans D1, pour qu’une même URL ne soit pas inspectée dix fois en même temps ;
- un quota par bloc d’adresses IPv6 de taille /64, et non par adresse : une seule machine en possède des milliards ;
- la tâche planifiée exécutée aux États-Unis, là où se trouvent les sites inspectés.
Les autres sites ont reçu le même traitement : passerelle d’IA avec un plafond de dépense de 2 $ par jour et sans journal des conversations, modération des messages, cache chiffré, liens de partage signés qui ne stockent jamais le texte d’origine.
Voilà, je crois, l’écart entre ce qu’un non-technicien obtient aujourd’hui avec un agent et ce que j’ai obtenu. Il y a deux ans, la question était : « est-ce que je sais le coder ? ». Elle est devenue : « est-ce que je sais quoi demander ? ». Mon métier n’a pas servi à écrire le code. Il a servi à écrire le brief, et à faire relire le code par d’autres agents.
Ce qui devient possible à construire
En novembre 2024, j’ai raconté ici ma première application écrite avec une IA. En moins d’une heure, j’avais fait ce qui m’aurait pris 4 heures. Mais c’était « comme travailler avec un enfant brillant mais distrait » : il fallait sans cesse le recadrer. Deux ans plus tard, je n’écris plus le code : j’écris des briefs, et je lance six sessions en 48 secondes.
Les études de productivité mesurent autre chose : combien de temps on gagne sur une même tâche. En 2025, METR trouvait que des développeurs expérimentés mettaient 19 % plus de temps avec l’IA. En février 2026, l’organisme a annoncé revoir son protocole : 30 à 50 % des développeurs choisissaient de ne pas lui soumettre certaines tâches, parce qu’ils ne voulaient pas les faire sans IA. L’un d’eux l’explique : il évite de soumettre les tâches que l’IA finit en 2 heures et qui lui en prendraient 20.
Le vrai changement est là, dans les tâches qu’on se met à faire. Six sites satiriques pour une blague qui vit quelques jours, personne ne les aurait codés : le temps qu’ils sortent, la blague était morte. À moins de deux heures et environ 120 $, ils deviennent un pari raisonnable. On peut tester une idée sur le vrai marché le jour même, au lieu d’en débattre pendant un sprint.
Encore faut-il que la boucle se ferme.
La boucle s’arrête où s’arrête le code
Construire n’est que la moitié de la boucle. L’autre moitié, c’est mettre le produit devant des gens et apprendre de leur réaction. Celle-là n’a pas raccourci toute seule.
Cinq des six dépôts contiennent un kit de lancement complet : textes des posts, horaires, images, fils pour X, Reddit et Hacker News. Les agents l’ont rédigé le premier jour, avant 17 h 46. Je n’en ai utilisé qu’un bout : un fil sur X pour idio.si, le 3 octobre. Son premier post a fait 131 impressions. Les autres lancements attendent encore une décision : relire des mentions légales, choisir un horaire, appuyer sur « Publier ». Sans lancement, les compteurs des sites ne mesurent que cette absence : au 7 octobre, moins de vingt actions de visiteurs sur cinq sites, mes propres essais compris.
La seule fois où la boucle s’est fermée, c’est par hasard, le 6 octobre au soir, au restaurant. Mon meilleur ami a voulu voir simaman.si, que je ne croyais même pas en ligne. Il l’a envoyé à sa mère, qui a fait le test et lui a répondu : « je suis trop forte ». Je n’avais rien testé moi-même. Le site était conçu pour circuler exactement comme ça, d’un enfant à sa mère sur WhatsApp.
Cinq jours entre l’idée et la réaction d’une vraie utilisatrice, sans aucune promotion. La boucle peut désormais tenir en quelques jours. Mais elle ne se ferme pas sans quelqu’un qui envoie le lien. Quant à pasdesou.si, il ne lui manquait qu’une étape : créer la passerelle d’IA qui plafonne la dépense. Elle me revenait.
Le goulot a encore changé de place
Depuis un an que je mesure mon travail avec des agents, je vois mon goulot glisser de la production vers la décision. Ces six sites en sont la démonstration la plus nette. Ce jeudi après-midi est d’ailleurs le pic de dispersion de ma rentrée : début octobre, je changeais de projet toutes les deux minutes.
Ce qui coûte encore, c’est tout ce qui n’est pas du code : décider de lancer, assumer de montrer quelque chose de drôle en public, revenir répondre aux gens, choisir lequel des six mérite qu’on s’y attarde. Et une blague d’actualité a une date de péremption : la fenêtre se compte en jours, pas en semaines.
Ce que je change :
- Le lancement entre dans la définition de « fini », au même titre que les garde-fous : un projet n’est pas livré tant que son premier post n’est pas publié et que je n’ai pas répondu aux premiers commentaires.
- Un seul pari à la fois quand il faut le distribuer. Six sites en parallèle, c’est six lancements à faire, et je n’en ai fait qu’un.
- La distribution passe par les conversations des autres. Sur X, mes réponses sous les posts de comptes plus gros m’apportent bien plus de portée que mes propres posts. Une blague d’actualité doit aller là où l’actualité se discute.
Les agents m’ont donné six produits en un après-midi. Il me reste à apprendre à les lancer.
